lundi 23 novembre 2009

Après la crise, les crises ?

Barack Obama a lancé mercredi un cri d'alarme qui a surpris les commentateurs : la croissance américaine repart à 3,5%, chiffre mirifique comparé à notre petit 0,3% trimestriel (0,4% pour la zone euro), mais avec un taux de chômage "à la française" dépassant 10% (du jamais vu depuis 26 ans aux Etats Unis). L'endettement excessif et la hausse des déficits, a-t-il déclaré à Fox News, risquent, s'ils ne sont pas maîtrisés, de déboucher sur une nouvelle récession. Il a donc mis en garde contre un risque de rechute. Le Président américain a dit ainsi tout haut ce que beaucoup d'hommes politiques n'osaient exprimer mais que de nombreux spécialistes pensaient tout bas !

En effet les experts depuis plusieurs mois discutent de savoir si la courbe future de l'économie sera en L, V, en W, ou en racine carrée. Expliquons : si la reprise n'a pas lieu, si l'économie stagne, c'est le scénario en L. Ce dernier est aujourd'hui abandonné au vu du redémarrage qui est plus précoce que prévu, comme le déclare au Monde J-C Trichet. Si la reprise reste forte, le scénario sera celui d'une croissance en V. Peu y croient. Les Allemands ont inventé le scénario en W : l'économie repart pour rechuter aussi lourdement et repartir ensuite. C'est le schéma en W que semble valider Obama pour mieux le conjurer. Certains encore plus pessimistes spéculent que l'économie redémarre pour mieux s'arrêter à un palier et stagner. C'est le modèle en forme de racine carrée !

Les propos de Barack Obama semblent lénifiants si on les comparent aux prévisions pessimistes de Jacques Attali dont le dernier livre paru en octobre s'intitule : "Survivre aux crises".

En effet nouvelle Cassandre, il prophétise bien d'autres crises économiques successives dues à l'insuffisance de fonds propres des entreprises, à l'explosion de la "bulle" chinoise, à la tentation protectionniste, à l'hyperinflation, à l'effondrement du dollar ou la faillite de la FED ! Et comme les crises sont cumulatives, il y rajoute la possibilité de crise énergétique due au "Oil peak", le manque de ressources naturelles, le réchauffement climatique qui pourra s'accompagner de pandémies incontrôlables et de crise de la santé et de l'éducation. Bref il annoncerait pour peu les chevaliers de l'Apocalypse : peste, famine et guerre !

Il faut savoir raison garder. Le pire n'est pas toujours sûr. Mais une chose est certaine : comme le disait le président de la BFCE, la crise a déjoué de semaine en semaine toutes les analyses et les projections des modèles de prévision économique les plus éprouvés !!!

Telle est bien la caractéristique des crises systémiques modernes comme nous l'a trés bien expliqué Xavier Guilhou, le grand manitou des situations de crise : elles déjouent tous les scénarii, y compris les plus pessimistes !

mardi 17 novembre 2009

La flamme, la Chancelière et la reprise


Les clignotants sont au vert : après le redressement de la bourse (le CAC40 est arrivé à plus de 3 200 points) et contrairement aux scenari les plus pessimistes, le 3ème trimestre voit la fin de la récession, avec une croissance du PIB de 0,3% selon l’INSEE. On assiste là au plein effet conjugué des plans de relance keynésiens qui ont maintenu la consommation des ménages et des politiques de déstockage des entreprises. Mais cette reprise reste fragile. Que deviendra–t-elle lorsque les conséquences de ces plans se seront évaporées ? Pour ne prendre qu’un exemple, que se passera–t-il lorsque la prime à la casse cessera de soutenir la demande en auto ? Car les fondamentaux ne sont pas rétablis : la production industrielle a rechuté en septembre. Les entreprises réduisent leurs investissements de 29%.Et on prévoit que le taux de chômage, toujours en décalage, dépassera 10% en 2010. Selon l’OCDE, le redressement de l’emploi sera «beaucoup plus long que celui de la production»…

Face à ces incertitudes, la Commission se rappelle qu’il existe un traité de Maastricht et demande au gouvernement de ramener le déficit public de 8,2% du PIB à moins de 3% en 2013. Or réduire les dépenses publiques drastiquement par une politique budgétaire restrictive ou par un alourdissement fiscal compromettrait sûrement la reprise balbutiante. D’où l’importance de la réforme actuelle sur la taxe professionnelle.

En gros, la France dépense 20% de plus que ce qu’elle gagne. Si on continue, en 2014, son endettement qui est de 70% de son PIB, sera de 95% ! Pour réduire le déficit et la dette dont le montant des intérêts annuels «pompent» à lui seul le total de l’Impôt sur le Revenu, il faut une croissance du PIB de 2,5% par an.

Seule une politique économique habile y parviendra. Or cette politique suppose de renoncer parallèlement aux réformes puisque toute réforme importante en France entraîne automatiquement grèves et blocages. On l’a bien vu avec les réformes Juppé qui ont bloqué la croissance.

Quadrature du cercle !

En réalité la sagesse (et la Commission !) commanderait d’imiter l’Allemagne :
1) les politiques économiques et fiscales harmonisées auraient une efficacité renforcée
2) Le résultat serait conforme aux attentes de la Commission et de la BCE puisque comme le dit Jean-Marc Daniel : l’Allemagne n’a pas donné la Bundesbank à l’Europe mais l’Europe à la Bundesbank…
3) Enfin, la RFA montre l’exemple puisqu’elle dépasse le dilemme – réduction, maintien ou accroissement de la dépense par l’endettement pour soutenir la croissance - par le biais des exportations et réussit à améliorer ses capacités en dépit d’un euro très élevé…

La France n’a de mot à la bouche que l’entente franco allemande. Toutefois au lieu de n’envisager que l’aspect politique, historique ou militaire (Madame Merkel ranimant la flamme), si on faisait vraiment de la coopération de politique économique ? On en est loin puisque celles-ci sont aux antipodes : grand emprunt de la grande nation versus réduction des impôts. Après tout, l’Europe a bien commence comme cela par le primat de l’économie. Depuis l’euro, en a–t-on tiré toutes conséquences ?

Que les politiques sociales, culturelles gardent leur indépendance, que nous ranimions notre flamme tout seuls mais que nous ne pensions pas faire la relance dans notre coin ! Nous ne ranimerons pas la flamme de l’économie mondialisée avec nos seules allumettes auto combustibles !

mardi 10 novembre 2009

Plancher collant, plafond et parois de verre : l'égalité Homme-Femme dans l'entreprise


L'expression d'origine américaine de "plafond de verre" est bien connue. Rappelons qu'il s'agit de freins "invisibles" d'origine culturelle qui bloquent l'accès des femmes aux postes supérieurs de direction. Selon l'INSEE, en 2008, les Conseils d'administration du CAC 40 sont composés de 10 % d'administratrices. Cette infériorité est assez générale dans les organisations avec des variations d'amplitude : les femmes représentent 14 % des organisations patronales (même si une femme est à la tête de MEDEF : c’est l'arbre cache la forêt !), 36 % dans les organisations syndicales, 35 % dans les institutions représentatives du personnel, et aux Prud'hommes, 25 % du collège employeurs et 32 % du collège salariés...

Ce phénomène n'est pas évidemment propre à la France et se retrouve dans tous les pays avec des variantes : ainsi les Allemandes font d'avantage carrière que les Françaises mais font peu d'enfants tandis que les Française concilient enfants et carrière jusqu'à un certain niveau, le fameux "plafond de verre". La Norvège a pris sur ce plan une position radicale en imposant en 2008 aux entreprises d'avoir à féminiser 40 % de leur CA sous peine de devoir fermer !

Avant le plafond, les femmes se heurtent aux "parois de verre" qui pour des raisons liées elles aussi aux mentalités, limitent encore plus l'évolution de leur carrière : 41 % des cadres administratifs et commerciaux sont des femmes ; seulement 18 % des ingénieurs et des cadres techniques. Elles ont un accès plus limité à la formation professionnelle (32% contre 45% pour les hommes). Elles se retrouvent davantage dans les métiers fonctionnels et non opérationnels : RH, communication, ... De plus, quand un métier devient exclusivement féminin, ces emplois se trouvent souvent dévalorisés. D'ailleurs les emplois féminins restent concentrés dans 10 familles professionnelles (secrétariat, enseignement, santé...).

Plus gênant encore est le handicap de départ que les québécoises appellent "le plancher collant" due aux inégalités économiques : les femmes sont d'avantage à temps partiel (31% contre... 6% pour les hommes !). De fait, elles connaissent une précarité plus grande : 20 % sont au SMIC contre 11 % ; 2/3 des emplois à bas salaires sont occupés par elles ; 60 % des femmes qui travaillent ont un emploi non qualifié tandis que l'écart moyen des rémunérations est de l'ordre de 27 %. Selon une étude de la Croix rouge, les "nouveaux pauvres" sont essentiellement des pauvresses c’est-à-dire des femmes seules avec un enfant…

Le constat est décourageant ? Pas tant que ça ! De dernières études économiques montrent que plus les femmes progressent dans l'entreprise, plus les entreprises sont performantes (1). La diversité est un atout compétitif. Surtout, le travail en cessant d'être physique et se dématérialisant avec les services, cesse de donner avantage par nature aux hommes. Enfin, les jeunes générations réclament un nouvel équilibre vie privée-vie professionnelle. Or sur ce plan, les femmes ont toujours joué un rôle pionnier. Le travail se "féminise" donc même sans les femmes. En conclusion, pour paraphraser Aragon, la femme est-elle en train de l'avenir de l'homme... au travail ?!


(1) CERAM Michel Ferrary


mardi 27 octobre 2009

De la dette en France, des agences de notation et du Prix Nobel

La France n’a jamais connu en temps de paix un tel niveau d’endettement, de l’ordre de plus de 70 % du PIB, selon Jean-Marc Daniel, économiste qui donnera une conférence le 23 novembre sur la sortie de crise. Sauf à deux reprises : en 1763 au sortir de la guerre de Sept Ans, et au moment de la Révolution. A titre de comparaison, en 1871, vaincue par l'Allemagne, son taux d’endettement fut de 90% pour financer la guerre et rembourser le vainqueur.

Malgré la dette, la France conserve une bonne notation.

Avec humour, J-M Daniel déclare que s’il y avait eu des agences de notation en 1789, elles auraient sans doute attribué à la France un note triple A car elles auraient estimé les fondamentaux bons mais auraient trouvé, pense-t-il pince-sans-rire, que la prise en compte des droits à retraite des marins n'étaient pas comptablement correcte...!! Les agences de notation se voient reprocher une vision un peu trop étroite de l’état de santé d’un pays ou d’une entreprise. Elles sont même accusées de minimiser à dessein les faiblesses de leur client. On se rappelle ainsi le cas de Lehman Brothers : les agences de notation financière (Moody's, Standard and Poor's, Fitch, …) avaient pendant plusieurs années donné leur meilleur rating (AAA) aux placements de type CDO avant de se rendre compte qu'il fallait brutalement l'abaisser, peu de temps avant sa faillite !

Aujourd’hui, cette dette intervient avec une inflation faible. J–M Daniel considère que ce n’est pas affolant mais préoccupant, dans la mesure où l’État perd en efficacité : chaque année, 55 milliards d’euros, soit l’équivalent de l’impôt sur le revenu, sont consacrés au remboursement des intérêts. On peut aussi penser que la modernisation de l’État pour faire des économies atteint ses limites. Il s’agit maintenant, dit–il, de réfléchir aux dépenses publiques qu’il faut remettre en cause, pour ne conserver que les incontournables.

Tout aussi critiqués que les agences de notation, sont les prix Nobel d’économie. Rappelons que Nobel lui–même n’en voulait pas et que ce qui est appelé ainsi est en réalité le Prix de la Banque de Suède décerné depuis 40 ans seulement. Les 2 derniers Prix « Nobel » Elinor Ostrom et Oliver Williamson ont démontré les limites du tout Marché : la première a démontré comment des biens collectifs peuvent être efficacement gérés par des associations et le second qu’une bonne gouvernance d’entreprise peut résoudre des conflits ou réduire les coûts de transaction mieux que le marché. Est–ce à dire comme certains que crise économique aidant, le « Nobel économique » ne reflète que l’esprit du temps et que les « Prix Nobel d’économie » seraient plus proches de celui de la Littérature que de la Physique ?

Jean–Marc Daniel ne le croit pas mais il dénonce les querelles de chapelle, les positionnements idéologiques dont est victime le débat économique en France. Il rappelle que quand Tony Blair avait déclaré à la tribune de l’Assemblée Nationale en 1998 qu’il n’ y a pas de politique économique de droite ou de gauche mais des politiques qui marchent et d’autres qui échouent, il avait soulevé un tollé ! En France, on est un peu dans une situation comparable à celle de Deng Hsiao Ping déclarant dans la Chine maoïste que l’important pour un chat n’est pas qu’il soit rouge ou noir mais qu’il attrape les souris. En revanche, les résultats obtenus permettent de faire des choix d’affectation et de répartition qui eux relèvent d’une conception de la société et peuvent être qualifiés de droite ou de gauche.

En conclusion, agences de notation et économistes sont accusés de n'avoir ni prévu ni empêché la crise qui a creusé les déficits. En France, les solutions à trouver sont plus ardues à cause de la trop grande politisation du débat. Cela ne fait que refléter le manque dramatique de culture économique dans ce pays… Rappelons pour preuve que la France a reçu 14 fois le Prix Nobel de littérature dont le dernier en 2008 avec Jean-Marie Le Clezio et une seule fois en 1988 (1) celui d’économie !

(1) Maurice Allais fut récompensé pour ses contributions à la théorie des marchés et à l'utilisation efficace des ressources. Il vit aux Etats-Unis. En 1983, fut couronné Gérard Debreu, économiste d'origine française mais nationalisé américain pour ses travaux sur l'équilibre général.

lundi 19 octobre 2009

Obama, les 21 ans d'Al-Quaïda et le Maghreb


Fondée en août 1988 par un serment d'allégeance à son Emir Oussama Ben Laden, Al- Qaïda a fêté ses 21 ans ! Mais y a-t-il une vie pour Al-Qaïda après Obama ? se demande Jean Pierre Filiu, professeur associé à Sciences Po, l’un des meilleurs analystes français du monde arabo-musulman qui donnera le 21 octobre prochain à l'Université Groupama une conférence sur les forces et les faiblesse du Maghreb. Il vient de publier chez Fayard Les Neufs Vies d’Al-Qaïda. Il y retrace l’histoire du réseau terroriste, raconte comme "la base" a réussi à tisser sa toile planétaire à partir du Soudan, décrit sa montée en puissance en Irak après la chute de Saddam Hussein, l'intervention américaine ayant réveillé les vieux démons d'un millénarisme revendicatif, enfin les campagnes d’attentats en Europe et au Maghreb.

Rappelons quelques dates de ses méfaits au Maghreb :
- en avril 2002, attentat contre la synagogue de Djerba (21 morts),
- en mai 2003, série d'attentats suicides à Casablanca (45 morts),
- en janvier 2007, naissance d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique et attentats suicides à Alger en avril et en décembre (30 et 41 morts) ; assassinat de 4 touristes français en Mauritanie,
- en août 2008, nouveaux attentats en Algérie (45 et 12 morts),
- en août 2009, attentat manqué contre l'Ambassade de France en Mauritanie.

En Europe :
- en novembre 2003, attentats à Istanbul (63 morts),
- en mars 2004, à Madrid (191 morts),
- en juillet 2005, à Londres (56 morts),
- en août 2006, démantèlement au Royaume - Uni du "complot transatlantique" et
- en septembre 2007, en Allemagne d'une cellule terroriste liée aux Ouzbekes,
- en juin 20009, attaques verbales d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique contre la France accusée d'être "la mère de tous les vices".

Mais les choses sont peut-être en train de changer. Car pour Jean Pierre Filiu, «le triomphe de Barack Hussein Obama a pris de cours la hiérarchie d’Al-Qaïda, en sapant les évidences de sa propagande». Il convient, certes, d’être prudent. L'universitaire rappelle qu’Al-Qaïda, comme les chats, dit-on, a déjà eu plusieurs vies : 9 en 20 ans ! L'organisation a su ainsi se relever complètement après avoir dû disperser ses troupes à deux reprises, dans les années 1990 d'abord après avoir quitté le Soudan chassée par les autorités locales, puis après les attentats du 11 septembre 2001 et la chute des talibans en Afghanistan, en se réfugiant à la frontière pakistanaise.

Les partisans du «djihad mondial» sont aujourd'hui de plus en plus isolés du monde arabe et l’organisation, repliée dans son sanctuaire des zones tribales pakistanaise, se bat pour sa survie. Son projet est train de perdre son pouvoir hégémonique car il se heurte à la résistance des réalités nationales et religieuses. Enfin, élitiste, cette "avant-arde sans frontière" a toujours refusé et été incapable de créer un mouvement de masse.

Qu’en sera t-il demain ? Pour J-P Filiu, 3 scénarios sont possibles : disparition progressive d’Al-Qaida, éclatement en groupuscules de plus en plus détachés de l'Islam ou «pakistanisation» qui la retournerait contre les hindous, loin de la genèse du conflit : la présence américaine dans les lieux saints et la lutte contre Israël. Sauf si Israël ou les Etats-Unis en attaquant l’Iran offraient à Ben Laden une "divine surprise" et l’opportunité de rebondir une 10ème fois en offrant à ses réseaux de nouvelles possibilités de recrutement contre "les juifs et les croisés".

mardi 13 octobre 2009

La taxe Carbone, l'argent contre l'absenteïsme à l'école et la crèche d'Haïfa.


Jean Marc Daniel, directeur de la revue Sociétal, la revue de l’Institut de l’entreprise, professeur d'économie à ESCP-Europe, qui donnera une conférence à l'Université Groupama le 23 novembre sur la sortie de crise, fut un des premiers à être sceptique sur l'efficacité de la taxe Carbone. Il explique pourquoi grâce à la "parabole de la crèche de Haïfa", une histoire vraie :

A Haïfa, le maire et le responsable syndical se détestent cordialement, bien que du même parti ou sans doute à cause de cela. La mairie a créé une crèche que le responsable syndical va s'employer à utiliser comme arme contre la mairie.
Alors que les parents doivent venir chercher leurs enfants le soir avant 17h, le personnel se plaint de ce que, certains jours, un ou deux parents se présentent avec dix ou quinze minutes de retard.
Le maire, pour éviter que ce phénomène ne prenne de l’ampleur, fait distribuer un court texte rappelant que la ponctualité fait partie des éléments constitutifs de la vie en société. Et de fait, le nombre de retard se réduit.
Mais le personnel continue à se plaindre de deux ou trois irréductibles.
Le maire décide de prendre le taureau par les cornes et arrête que les parents paieront une amende selon un barème progressif par heure de retard. Toucher au portefeuille devrait être selon lui un moyen suffisamment dissuasif.
Le résultat obtenu fut exactement le contraire de celui qui était attendu : la crèche fut pleine jusqu'à des heures indues ! En fait, les parents ont jugé que payer l'amende leur coûterait moins cher que d'avoir à garder les enfants à la maison. En plus, payer l'amende leur donne bonne conscience et justifie leur incivisme : puisqu'ils paient, la municipalité peut bien étendre les plages horaires de la crèche...

De même, dit Jean Marc Daniel, le pollueur poussé à une certaine discipline par sa prise de conscience des problèmes de l’environnement, se trouve libéré de toute contrainte morale dès lors qu’il devient payeur sur la base d’une évaluation faite par l’Etat. La taxe écologique gomme la référence citoyenne et annihile la prise de responsabilité éthique. Pour les économistes, les bonnes intentions fiscales se retournent souvent contre ceux qui les usent et en abusent.

On peut étendre le même raisonnement au projet de Martin Hirsch de prime d'assiduité scolaire (1). On a alors un syndrome de la "crèche d'Haïfa" inversée : en choisissant de verser une prime (et non de supprimer les allocations familiales ou de faire payer une amende (2) !) pour lutter contre l'absentéisme à l'école, on peut obtenir tout aussi sûrement le même effet contraire à celui espéré : en l'absence de toute contrainte de résultat scolaire et de toute sanction effective, beaucoup risquent de jouer une variante de la crèche d'Haïfa scénarisée par Woody Allen : "Prends l'oseille et tires-toi !" Amende = crèche pleine et Allocation = école vide ?
Pas plus qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, on ne fait pas de bonne politique économique !

(1) 3 lycées professionnels de l'Académie de Créteil octroient une allocation destinée à financer des projets éducatifs versée sous condition d'assiduité aux cours. Rappelons aussi que la prime d'assiduité existe encore dans certaines entreprises et a été supprimée il y a quelques années à Groupama !
(2) En 2002, la lutte contre l’absentéisme est inscrite parmi les objectifs de la loi sur la sécurité intérieure. Le principe de la suspension des allocations familiales est supprimé. au profit d’une amende de 4e classe (750 €) afin de sanctionner plus sévèrement le non respect de l’obligation scolaire. On serait curieux de connaître combien d'amendes ont été infligées et quel est l'impact de cette disposition apparemment toujours valide.

lundi 5 octobre 2009

"Et moi, et moi, et moi " : Travail et individualisme.


En 1967, Jacques Dutronc chantait "2 milliards de petits chinois et moi, et moi, et moi ..."

A l'époque, cette chanson se moquait des engagements politiques de la génération qui allait devenir un an plus tard plus connue sous le nom "soixante-huitarde". Ce qui était une chanson ironique d'un artiste individualiste semble devenu le cri de ralliement de la génération actuelle. Elle était en quelque sorte prémonitoire !

Selon Jean-Emmanuel Ray, professeur de droit du travail à Sciences Po et à la Sorbonne, nous assistons à une double crise du pouvoir : crise de l'autorité et crise de la représentation.

La crise de l'autorité est générale : crise de l'autorité parentale, crise de l'autorité professorale (aujourd'hui quand on dit "maître", on pense à maître-chien !) et crise intellectuelle (il n'y a plus de maîtres à penser et s'il y en a, ils sont dénoncés vivement). Aussi n'est-il pas étonnant que pour les jeunes générations tout se négocie - cf d'où les formations 1 soir 1 jour sur la négociation - et qu'il n'y ait pas d'autorité qui ne doive se justifier, se démontrer. On est passé d'un monde où l'autorité était acceptée quasi -militairement "sans hésitation et sans murmure" à un monde où tout passe par la communication et la démonstration.

Cette crise se double d'une crise de la représentativité : syndicale ou politique, toute autorité est contestée et pire débordée. D'où en contrepartie de la faiblesse de la représentativité des syndicats, des partis politiques, la montée de mouvements "autonomes", des grèves "sauvages", du nombre des abstentionnistes aux élections, des initiatives de "votation populaire" ou des actions "spontanées" coordonnées sur le net.

En conclusion, selon J- E Rey, le droit du travail semble connaître une grande remise en cause : fondé sur un lien de subordination qui caractérise l'entreprise, est-il appelé à disparaître et à être remplacé par le droit civil contractuel entre citoyens égaux et responsables ? Va-t-on passer de l'Etat de Droit à l'état des droits ?

mardi 29 septembre 2009

Le Travail reste-t-il une valeur ?


Et si votre contrat de travail se transformait en contrat de mariage ?

Ce sous-titre d'un film américain qui vient de sortir est-il involontairement révélateur de la valeur variable accordée au travail selon les pays ?

Un des paradoxes sur la valeur travail que soulignent les enquêtes internationales est le suivant :
La France est un des pays où la durée de travail est la plus faible du fait de la législation sur les 35 heures auxquelles s’ajoutent des congés payés importants sans compter les jours de grève. Or la France est aussi le pays où l’attachement au travail est le plus élevé : l’idée qu’il est un facteur clef d’épanouissement personnel y est très développée. Cela tient à ce que Philippe d’Iribarne, intervenu à une conférence de l’Université Groupama en 2005, a appelé la logique de l’Honneur. Les Français semblent marqués par la logique pré-industielle à la fois aristocratique et artisanale du travail bien fait. Notre système d’enseignement méritocratique et élitiste n’est sans doute pas non plus étranger à un état d’esprit individualiste : être le meilleur.

Toujours est il que le travail lui-même est en pleine évolution : de plus en plus dématérialisé et collectif, anonyme et transversal, renouvelé et transformé sans cesse, infini et immatériel, il ne procure plus ce sentiment individuel de certitude apaisée et de récompense que donnait le produit concret fini.

En outre Philippe d’Iribarne montrait bien que la logique de l’Honneur s’oppose à celle du service à la clientèle. Le produit doit être le meilleur possible techniquement, tant pis si le client n’y comprend rien ou n’est pas satisfait : c’est à lui à s’adapter ! Or nous sommes passés à l’industrialisation des services de masse où le service à la clientèle doit être en même temps de plus en plus personnalisé et individualisé. Tel est l’enjeu et la difficulté.

D’où ce sentiment de malaise particulièrement sensible en France car il se double d’une crise que traverse l’attachement à l’entreprise. Les Français qui ont longtemps mis en doute la légitimité de l’entreprise sont en contrepartie d’autant plus attaché à leur métier. Or il n’est plus de métier stable pas plus que d’entreprise pérenne pour la vie.

Les générations XY 2.0 ont bien compris ces changements : elles semblent moins attachées au travail et à l’entreprise car elles privilégient leur vie privée. Mais elles sont aussi plus exigeantes sur les conditions de travail car elles privilégient leur carrière qu’elles ne considèrent plus comme attachée à une entreprise à vie.

Sont-elles alors si différentes des générations précédentes ? La valeur du travail reste aussi forte mais elle n’est plus attachée à une seule entreprise. Cela peut conduire à la création de sa propre entreprise, au télétravail voir à l’expatriation …

Au fond ce qui est en jeu, c’est la notion de fidélité : quand le client lui-même est infidèle, quand le consommateur zappe et choisit le moins cher au détriment de l’emploi national, pourquoi les jeunes salariés seraient–ils fidèles à leur entreprise nationale, a fortiori internationale ?

Pour comprendre ce « malaise dans la civilisation » qui n’est pas propre à la France mais que les Français, toutes générations confondues, ressentent peut être d’autant plus fortement qu’ils restent attachés à la notion de travail bien fait et épanouissant, on a besoin d’un cadrage plus large que les simples études sur la valeur travail, fussent–elles internationales.

Vu sous un grand angle sociologique, ce qui est en cause, c’est la notion de contrat. En dehors du contrat de travail, le contrat le plus important est le contrat de mariage. Or ce dernier est mis à mal non par le divorce parce que le divorce en général remplace un contrat par un autre mais par la pratique de plus en plus répandue du concubinage ou du PACS qui supprime ou atténue l’engagement contractuel. Pourquoi les jeunes Français qui répugnent à s’engager à vie avec une seule et même personne, s’engageraient-ils à vie avec une seule et même entreprise ? C’est la notion elle même toute entière de Contrat social qui s’affaiblit devant la montée des individualismes, des communautarismes et des incivilités.

On voit en fait, malgré la mondialisation apparente, combien les variables culturelles sont déterminantes pour expliquer des phénomènes en apparence identiques. Ainsi, aux Etats-Unis, la rupture du contrat de travail est aisée de même que le divorce : on se remarie facilement comme on retrouve en principe facilement un nouvel emploi et employeur. En France, au contraire, on dénonce la précarité professionnelle tout en l’érigeant en règle de vie privée ! En fait ce qui pose problème, c’est le D de CDD, le D de Déterminé. Gageons que si le PACS avait été un CDD, il aurait soulevé des boucliers de protestation au lieu d’être le succès que l’on sait. Quand la recomposition professionnelle sera-t-elle admise comme les familles recomposées ?

lundi 14 septembre 2009

Crise = Opportunités ? Un poncif du management !


Maurice Thévenet, lors de sa conférence donnée à la dernière Convention RH de Groupama, consacrée à la gestion de crise, déclarait avec beaucoup de bon sens qu'un lieu commun des discours sur le management est de gloser sur la capacité d'adaptation des Chinois en énonçant que "crise" en chinois signifie "opportunité" ce que personne ne peut en général vérifier !
Qu'en est -il exactement ?

Comme bien souvent en chinois, les noms communs sont composés de deux caractères. Crise en pin-yin se dit "wei-ji".
Le premier caractère wei a le sens de danger.
Le second caractère ji a plusieurs sens :
1. machine
2. avion
3. occasion / chance

On peut raisonnablement éliminer les deux premiers sens ! Le mot "crise" en chinois est donc composé de la juxtaposition des deux caractères danger et occasion/chance. Cet idéogramme ne signifie pas non plus "opportunité", ce dernier mot s'écrivant différemment. Seule une forme du mot opportunité comporte le même caractère chance, aucune ne comporte le sinogramme danger.

Revenons donc au mot crise. Comment interpréter cette juxtaposition ? L'ordre chinois des caractères est déterminant. ll faut donc comprendre cette juxtaposition dans le mot crise comme étant une occasion (chance au sens anglais) d'un danger, en clair la survenance, l'occurrence d'un danger, mais aucunement le danger qui se transforme miraculeusement en chance !

Au contresens linguistique chinois s'ajoute donc pour les Français un autre contresens en anglais car le mot y est neutre et a le sens de hasard, possibilité.

La métaphore était jolie mais, bien que largement colportée, elle ne tient pas l'analyse linguistique. Elle semble faire partie des "belles histoires" qui se propagent dans les séminaires de politique ou de management multiculturels... Comme le signale le Washington Post après un discours de Condoleezza Rice au Proche-Orient : Victor H. Mair, a professor of Chinese at the University of Pennsylvania, has written on the Web site http://pinyin.info, a guide to the Chinese language, that "a whole industry of pundits and therapists has grown up around this one grossly inaccurate formulation." He said the character "ji" actually means "incipient moment" or a "crucial point."Thus, he said, a "wei-ji "is indeed a genuine crisis, a dangerous moment, a time when things start to go awry."
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/01/18/AR2007011801881.html

Ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est que l'interprétation positive est d'autant plus crédible qu'elle est conforme aux stéréotypes que l'on se fait des Chinois. On les imagine volontiers comme des êtres indifférents à l'adversité, capables d'une grande souplesse et de rebondissements grâce au Ying et au Yang... par rapport à nous autres pauvres occidentaux, rigidifiés et culpabilisés par 2000 ans de dogme judéo-chrétien. Crise = douleur et punition chez nous !

Si la Chine sort renforcée sur la scène internationale à l'issue de cette crise (ce qui reste à prouver), ce sera probablement plus pour des raisons liées à la politique économique volontariste puissante de ses pouvoirs publics, donc à l'ampleur des moyens financiers mis en jeu (1) que par une quelconque prédisposition culturelle à transformer toute crise en opportunité.

"Crise = opportunité en Orient" est à reléguer au rang des mythes orientaux dont l'Occident est friand depuis Voltaire faisant du gouvernement autocratique chinois un modèle de despotisme éclairé jusqu' à la Révolution culturelle tant admirée par certains de nos intellectuels...

(1) à noter que selon Stiglitz, l'impact de l'investissement contra-cyclique du gouvernement américain est affaibli de moitié du fait de ses structures fédérales... L'Europe sans doute également.

mercredi 2 septembre 2009

Le Lego, outil performant de pédagogie pour adultes.



Le lego évoque en général un jeu d’enfants composé de briques élémentaires de couleurs vives à assembler. Saviez –vous que c’est une invention danoise? Le nom de la société fut créé par Ole Kirk Christiansen en 1934, à partir des mots du danois leg godt, signifiant «joue bien» (et non pas du latin comme on pourrait le faire supposer !) Charpentier à l’origine, il se mit à fabriquer des jouets en pièces détachées pour réduire les coûts. En 1949, il commença à produire ce qui a fait son succès mondial : des jouets modulaires composés de briques en plastique à « plots ». Ces éléments étaient révolutionnaires comme souvent les idées simples car ils pouvaient être assemblés et verrouillés ensemble et désassemblés tout aussi facilement.

Dans les années 60, s’apercevant que les éducateurs utilisaient le lego pour développer la créativité et la capacité à résoudre des problèmes, la société créa un département spécifique Lego Dacta. Fort de ces expériences, avec l’aide de la Business School de Lausanne, elle a peaufinée une nouvelle méthode Lego Serious play qui s’est adressée ces dernières années avec de plus en plus de succès au marché de la formation professionnelle.

Elle rencontre ainsi un fort courant pédagogique qui s’est renforcé récemment en faveur des méthodes ludiques dans l’enseignement des adultes et non plus seulement des enfants.

«Le jeu est un des seuls outils qui permettent de toucher à l'émotionnel, indispensable pour accompagner un processus de changement : projets complexes, transversaux..., estime Chantal Barthélemy-Ruiz, professeur en sciences du jeu à l'université Paris-Nord. Il fait sauter des blocages irrationnels, aide le salarié à prendre confiance en lui.»

Les essais sont moins pénibles et l'échec moins grave. Les joueurs sont plus créatifs que dans leur quotidien de travail. Pour ressouder les équipes commerciales, encourager à faire usage de son imagination ou inciter à ranger son bureau, pour créer de la cohésion et lever les non–dits, rien de mieux que la construction de projets en Lego. Il est en un révélateur puissant du mode de fonctionnement d’une équipe ou d’un service.

«Il s'agit de faire passer des messages qu'on ne peut transmettre par la parole, analyse Gérard Foy, consultant indépendant spécialisé dans le jeu. Alors que les discours ne s'adressent qu'au cognitif, le jeu en appelle, par la manipulation d'objets, au sensoriel, à l'engagement du joueur, à son vécu : le salarié est actif lors de son apprentissage, meilleur moyen de mémoriser l'information.»

Gadget? Au pays de Descartes, le jeu a encore du mal à être pris au sérieux, à la différence des Etats-Unis et de l'Allemagne, où le Lego est fort répandu.

Cependant des entreprises aussi différentes que la SNCF, Shell ou Cap Gemini Ernst & Young ont fait appel au Lego serious play depuis plusieurs années et font « plancher » les cadres sur les fusions-acquisitions à venir, sur le bouclage d'un prochain business plan, la restructuration des réseaux…

«Il subsiste en France l'idée qu'on doit apprendre en souffrant. Que le jeu et le travail s'opposent, analyse Chantal Barthélemy-Ruiz. On oublie que les puzzles servent depuis longtemps à enseigner la géographie et que, dans l'Antiquité, on s'appuyait déjà sur les jeux de cartes pour divulguer les connaissances...»

Et pourtant n’est–ce pas Descartes qui, dans son fameux « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison » stipulait qu’il fallait établir « un ordre de pensées, en commençant par les plus simples jusqu'aux plus complexes et diverses, et ainsi de les retenir toutes et en ordre » ?

Pour en savoir plus, consultez le dossier de la prochaine formation Un Soir Un Jour « Vivre le leadership et le management multiculturel avec LEGO » ici.